Religion - Royauté
Maintenant, il s'agit d'abattre Danton. Au Comité de Sûreté générale, Vadier et Amar sont ses ennemis les plus actifs. Vouland murmure à sa vue « Nous viderons ce gros turbot farci. » David le hait : il a été jadis son obligé. Au Comité de Salut public Billaud-Varenne, sombre, attend l'occasion. Et Collot d'Herbois, depuis que Danton a désapprouvé les massacres de Lyon Va répétant : «Nous trouverons bien le moyen de le conduire à l'échafaud, avec ceux qui pensent comme lui. »
Les Dantonistes pourraient se défendre s'ils étaient dirigés. Mais, par son incohérence, Danton a perdu toute autorité. Au hasard de ses intérêts ou de sa crainte, il se dresse, puis biaise, oscille, s'affaisse.
Un comité révolutionnaire sous la Terreur - d'après Fragonard fils
Plus que lui encore ses amis sont maladroits. En voyant tomber les Hébertistes, ils ont cru la partie gagnée. Bourdon de l'Oise s'acharne contre Bouchotte, le ministre de la Guerre et les agents du gouvernement. Thuriot, Lacroix, Merlin de Thionville agitent la Montagne. Enfin Desmoulins, emporté par sa vanité d'auteur, remet à son éditeur Desenne un brûlant numéro du Vieux Cordelier.
Ce numéro VII que Desenne n'osera pas imprimer, mais qui court sous le manteau, va précipiter le destin des Dantonistes. Dans son factum, intitulé Le Pour et le Contre, ou Conversation de deux vieux Cordeliers, Camille flétrit la faiblesse de la Convention à l'égard des Comités. il invoque avec feu la Liberté pour lui inséparable de l'Humanité et de la Justice, il apostrophe tour à tour Collot d'Herbois et Barère, Vadier, Vouland et Amar, asperge de son mépris David et Héron. Pour Robespierre, il le persifle, note ses contradictions, se venge en mots amers de sa protection. Ce qui est plus grave encore, il s'élève contre sa politique extérieure en célébrant l'équité des tribunaux anglais. Pareille offensive centre les Comités semble sonner le ralliement de tous ceux qui ne veulent plus de la guerre étrangère et de la Terreur.
Saint-Just et les Comités tiennent à en finir avec Danton. Robespierre leur résiste quelques jours. Billaud-Varenne réclamant sa proie, on l'entend s'écrier furieux: « Vous voulez donc perdre les meilleurs patriotes ? » Mais on le presse, et les jours passent, et les imprudences des Dantonistes, leurs attaques ne cessent pas.
Comité révolutionnaire - d'après J-B. Huet
De son côte, Danton rejette les avertissements qui lui viennent de partout. A Sèvres Thibaudeau lui dit :
- Ton insouciance m'étonne, je ne conçois rien à ton apathie. Tu ne vois donc pas que Robespierre conspire ta perte?
- Si je croyais, réplique Danton, qu'il en eût seulement la pensée' je lui mangerais les entrailles.
Westermann lui proposant de prendre les devants et d'anéantir les Comités par un coup de mai, il gronde: « Plutôt être guillotiné que guillotineur ! » il ne veut plus qu'on tue. Lui-même a trop aidé à tuer, hélas! Alors, qu'il fuie... Mais Danton fuir ! Allons donc! Et il lance ce mot noble et sincère : «On n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers.»
Il pense sans doute qu'aucun mouvement contre un pouvoir si concentré n'est désormais possible. L'échec de l'insurrection hébertiste l'a démontré. Et puis il croit que nul ne sera assez hardi pour toucher à sa tète.
- Voyez-la, dit-il, ne tient-elle pas bien sur mes épaules?
- Défiez-vous de Saint-Just, lui répète-t-on.
- Bah, Saint-Just, il n'osera pas!
Oublie-t-il donc ce que peut la haine? Saint-Just en ce moment prépare un rapport pour obtenir son arrestation et celle de ses complices. Cédant à ses instances, Robespierre lui a fourni des notes, nourries et minutieuses, de quoi établir un réquisitoire serré sur la moralité comme sur les avatars successifs de Danton.
Par surprise, le soir du 10 germinal (30 mars) les Comités sont convoqués en séance plénière au pavillon de l'Egalité. Saint-Just, tirant un cahier de sa poche, lit son rapport, soigneusement rédigé, explicite, écrasant. Il conclut à l'arrestation de Danton, Lacroix, Desmoulins, Philippeaux, comme complices de Chabot et de Fabre d’Eglantine. Quelques protestations s'élèvent, celle de Robert Lindet, celle de Ruhl, fidèle à Danton. Carnot dit : « Songez-y bien, une tête comme celle-ci en entraîne beaucoup d'autres! »
Robespierre lui-même parait incertain. Mais Billaud-Varenne, Barère, Collot d'Herbois se relaient pour emporter la décision. Billaud tremblant de passion contenue, Barère vert de peur, Collot rouge de colère et peut-être de vin. Vadier insiste pour l'arrestation immédiate.
Camille Desmoulins - buste par Martin de Grenoble - Musée Carnavalet
Une voix crie à Robespierre : « S'il n'est pas guillotiné, nous le serons ! » Saint-Just, voyant qu'on tergiverse, fait mine de jeter son rapport au feu. On l'en empêche. Et Robespierre cède. il cède, plein d'appréhension sans doute et de regrets. On ne vote même pas. Billaud - Varenne signe le mandat d'arrêt griffonné par Barère sur une enveloppe, puis Vadier, puis Carnot et Le Bas, puis Saint-Just et Couthon. Robespierre signe, d'une écriture furtive, l’avant-dernier. Ruhl et Lindet refusent. Et Ruhl fait prévenir Danton.
Assis au coin du feu dans l'aigre nuit printanière, il attendait les événements. Pas un instant, il n'a songé à s'échapper. Il ne se couche pas. A l'aube, des gendarmes viennent; il se laisse arrêter sans résistance. Déjà Philippeaux, Desmoulins et Lacroix sont à la prison du Luxembourg.
Quand Paris apprend la nouvelle, il est stupéfait. Mais s'il bavarde, il ne remue pas. A onze heures, sous la présidence de Tallien, la Convention se réunit. Legendre monte à la tribune et l'ancien boucher, osant louer Danton, demande que les députés arrêtés soient appelés à la barre pour se défendre. L'Assemblée semble émue. Si Tallien faisait aussitôt procéder au vote, les Dantonistes seraient sauvés. Mais sans raison il traîne et les chefs des Comités ont le temps d'accourir. Robespierre prend la parole. Danton, il ne l'a livré, on l'a vu, qu'à contre-coeur. Maintenant, ayant franchi ce pas, il pèse de son autorité si forte pour rabattre la pierre du caveau ouvert sur ses anciens amis.
«Il s'agit de savoir si quelques ambitieux l'emporteront sur la patrie... Legendre croit sans doute qu'au nom de Danton est attaché un privilège. Nous ne voulons point de privilèges, nous ne voulons point d'idoles. Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une prétendue idole, pourrie depuis longtemps !... Quiconque tremble en ce moment est coupable !... »
Legendre s'excuse et se tapit. Saint-Just vient alors lire à la tribune son réquisitoire. On l'écoute en silence. « Tenant son manuscrit d'une main, immobile, écrit Barras, il ne fait qu'un seul geste, levant le bras droit et le laissant retomber d'un air inexorable et sans appel, comme le couperet même de la guillotine. » Après avoir abattu la faction des faux patriotes, il faut, dit-il, abattre celle des modérés. Il passe vite sur Fabre d'Eglantine et Camille Desmoulins, pour s'acharner sur Danton. Le trouble passé du tribun remonte au jour. Royaliste secret, Danton n'a cessé de trahir la Révolution en paraissant la servir. « Les jours du crime sont passés, conclut Saint-Just, que tout ce qui fut criminel périsse ! On ne fait point des républiques avec des ménagements, mais avec la rigueur farouche, inflexible, envers tous ceux qui ont trahi... »
Lucile Desmoulins - par Boilly - Musée Carnavalet
Plus fort que la Montagne, le Centre et la Droite applaudissent. Le décret d'accusation est voté à l'unanimité. «Il faut convenir, murmure Robespierre, que Danton a des amis bien lâches. »Le soir, les Jacobins acclament Couthon et Saint-Just. A la prison du Luxembourg, si Desmoulins fait piètre contenance, Danton, lui, plaisante. Rencontrant dans un couloir Thomas Payne, l'économiste américain entraîné dans la chute des Girondins, il lui lance en anglais : « On m'envoie à l'échafaud, eh bien, j'irai gaiement ! » Cependant à Lacroix Il chuchote « Il faut tâcher d'émouvoir le peuple. » Il espère encore. Mais dans ce moment sa femme et Lucile Desmoulins renonçaient à supplier Robespierre.
Transféré à la Conciergerie avec ses coaccusés, le colosse garde la même attitude, sans cesse parlant, criant à travers les grilles : " C'est à pareil jour que j'ai fait instituer le Tribunal révolutionnaire, ce n'était pas pour qu'il fût le fléau de l'humanité, c'était pour prévenir le renouvellement des massacres de Septembre !
- Je laisse tout dans un gâchis épouvantable, il n'y en a pas un qui s'entende au gouvernement... Robespierre est un Néron, il n'a jamais parlé à Camille avec tant d'amitié que la veille de son arrestation.
- Dans les révolutions, l'autorité reste aux plus scélérats !... "
Hérault de Séchelles, arrêté depuis le 26 ventôse, semble ne songer qu'aux femmes. Desmoulins écrit des lettres tristes et littéraires à sa Lucile. Fabre d'Eglantine se soucie surtout de sa comédie en vers, l'Orange de Malte dont le manuscrit est demeuré au Comité. Chabot prend du poison sans pouvoir se tuer.
Vaine défense de Danton - Les Indulgents montent à l’échafaud
Tous comparaissent le 13 germinal (2 avril) devant le tribunal. L'espace réservé au public est comble. Une grosse foule entoure le Palais de justice, attentive à tous ses bruits. Herman préside les débats. Avec Fouquier-Tinville, dont on se méfie, car il est cousin de Desmoulins et doit sa place à Danton, il a trié soigneusement les jurés tous sont acquis aux Comités et à Robespierre. Aux Dantonistes ont été mêlés non seulement Hérault de Séchelles et Fabre d'Eglantine, mais les tripoteurs et leurs complices : Chabot, Bazire, Delaunay, l'ex-abbé d'Espagnac. .. On va leur accoler encore Westermann, le général du 10 Août, et Lhuillier, agent national du département de Paris, seize au total.
Camille Desmoulins - dessin de Duplessis-Bertaux - Bibliothèque Nationale
Desmoulins et Lacroix remontrent en vain qu'on les acoquine à des fripons. Les Comités y ont tenu pour les mieux déshonorer. D'ailleurs sont-ils si nets? Cependant, par la force des faits, le procès se divise. Il prendra quatre jours. A la deuxième audience Danton est interrogé. Sa voix, à dessein mugissante, est entendue par le peuple toujours pressé autour du Palals. Devant les jurés qui perdent couleur, la tête rejetée en arrière, la bouche largement ouverte, il se campe en lutteur :
- Les lâches qui me calomnient oseraient4ls m'attaquer en face? Qu'ils se montrent et je les couvrirai d'opprobre... La vie m'est à charge, il me tarde d'en être délivré !
Danton - peinture anonyme de l'époque - Musée Carnavalet
Herman essaie inutilement de l'interrompre. Danton couvre le bruit de sa sonnette. Pour se défendre, il attaque. Il attaque Barère, il attaque Robespierre, il attaque Saint-Just, il se moque de Cambon. Fonçant de-ci, de-là comme un buffle, il piétine, il écrase l'acte d'accusation :
- Moi, vendu à Mirabeau, à d'Orléans, à Dumouriez, moi royaliste! Un homme de ma trempe est impayable !
Fabre d'Eglantine - par Greuze - Musée du Louvre
Sans ordre, à bâtons rompus, souvent gêné par le souvenir de faits sans excuse, il crie avec emportement :
- Le peuple déchirera par morceaux mes ennemis avant trois mois ! ... Mon nom est lié à toutes les institutions révolutionnaires, les Comités révolutionnaires, le Comité de Salut public, le Tribunal révolutionnaire... Et l'on veut faire de moi un modéré! A son tour, il menace:
- Toi, lâche Saint-Just, tu répondras à la postérité de ton accusation contre le meilleur soutien de la Liherté! Je dévoilerai les trois plats coquins qui ont entouré et perdu Robespierre. Qu'ils se produisent ici et je les replongerai dans le néant !...
Philippeaux - gravure de Bonneville
Le public étagé sur les gradins murmure ou applaudit. Herman et Fouquier-Tinville se regardent, impuissants, atterrés. La foule dans le Palais et au-debors devient de plus en plus nerveuse. Le procès tourne mal. Comme il en fût naguère pour Marat, s'il allait finir par le triomphe de Danton ? Président, juge et accusateur public croient déjà sentir le froid du couteau sur leur nuque. Et la grande voix retentit toujours, ironique, haletante, furieuse, effroyable, dominant tous les bruits comme un bourdon de cathédrale qui battrait tantôt la charge, tantôt le glas. On l'entend au-delà de la Seine, jusqu'au quai de la Ferraille.
Westermann - physionotrace de Fouquet-Chrétien
A la fin pourtant, le bronze se fêle, la gorge, lacérée par un si prodigieux effort, ne projette plus que des sons indistincts. Les juges, pressés par les délégués du Comité de Sureté générale, Vadier, Amar, Vouland, David, qui se tiennent dans une petite salle attenante, l'invitent, anxieux, à interrompre sa défense, « pour la reprendre. ensuite avec plus de calme ». N'en pouvant plus, il se tait et l'audience est levée. Le lendemain 15 germinal, les autres accusés sont interrogés à leur tour. Hérault, contre qui on produit des faux par trop maladroits, les anéantit. Quand Herman lui demande quel est son âge, Camille Desmoulins répond, ironique:
- L'âge du patriote Jésus !
Il rappelle ses services, il s'explique sur le Vieux Cordelier et sur sa défense du général Dillon. Lacroix tente de blanchir ses pillages en Belgique aux-quels Danton a plus ou moms participé. Tous, soutenus par le principal accusé, réclament la comparution, à titre de témoins à décharge, de seize membres de la Convention. Obéissant aux ordres du Comité de Salut public, Fouquier s'y oppose.
Fouquier-Tinville - gravure du temps
Philippeaux dit fièrement: « Il vous est permis de me faire périr, mais m'outrager, je vous le défends. » L'insolence de Westermann est militaire. « J'ai reçu sept blessures, toutes par-devant. Je n'en ai reçu qu'une par-derrière, mon acte d'accusation ! » Pendant qu'ils se débattent et que Danton, donnant de nouveau de la voix, le tumulte de la veille renaît, Fouquier fiévreusement écrit aux Comités une lettre corrigée par Herman et qu'ils signent tous deux : « Un orage terrible gronde depuis que la séance est commencée. Les accusés, en forcenés, réclament l'audition des témoins à décharge... Ils en appellent au peuple entier du refus qu'ils prétendent prouver. Nous vous invitons à nous tracer définitivement notre conduite sur cette réclamation, l'ordre judiciaire ne nous fournissant aucun moyen de motiver ce refus. »
Danton conduit à l'échafaud - sanguine attribuée à Wille - Musée Carnavalet
La bête se défend, elle sera dure à tuer. Les Comités se consultent; Robespierre évite de donner son avis. Mors Saint-Just agit. La dénonciation d'un prisonnier du Luxembourg, Laflotte, lui fournit un prétexte. Il a averti les Comités d'une conspiration ourdie par l'ex-général Dillon, Thouret et le député Simond avec la complicité de Lucile Desmoulins pour sauver Danton et ses amis. L'imputation ne repose sur rien. Mais Saint-Just s'en saisit et court à la Convention. Sans donner lecture de la lettre de Fouquier, il dénature sciemment les faits
L'accusateur public a mandé que la révolte des coupables avait fait suspendre les débats de la justice (c'est faux)... Ils ont préparé une conspiration dans les prisons (c'est faux)... La femme de Desmoulins a touché de l'argent pour exciter un mouvement, pour assassiner les patriotes et le tribunal (c'est faux)...
Jeanne Duplay - portrait du temps - Musée Lambinet
Et il propose un décret ordonnant que « tout prévenu qui résistera ou insultera à la justice nationale soit mis hors des débats sur-le-champ ».
Dès qu'Amar et Vouland tiennent ce décret et la déposition de Laflotte, ils se précipitent au Palais de justice. Vouland dit à Fouquier « Nous les tenons enfin, les scélérats; ils conspiraient au Luxembourg! » Et Amar: «Voilà de quoi vous mettre à l'aise. - Ma foi, répond Fouquier en épongeant son front têtu, nous en avions besoin. » Rentré dans la salle d'audience, l'accusateur donne lecture de la dénonciation et du décret. Camille éperdu gémit :
- Les misérables ! Non contents de m'assassiner, ils veulent assassiner ma femme !
Danton se lève et, tendant le poing vers Vadier et Vouland qui se sont de nouveau placés derrière les juges, il clame :
- Voyez ces lâches, ils nous suivront jusqu'à la mort !
Et il prend à témoin le peuple qu'il n'a pas insulté le tribunal. Plusieurs voix montent :
- C'est vrai ! C'est vrai !
Les gradins s'insurgent. N'en pouvant plus, Herman lève l'audience.
La séance du lendemain 16 germinal doit être la dernière, les Comités l'exigent. Après avoir sommairement interrogé les frères Frey - fort insignifiants -, Herman, se servant du décret voté jadis pour précipiter la sentence des Girondins, demande au jury «s'il est suffisamment éclairé ». Les accusés protestent.
David - peint par lui-même - Musée du Louvre
Quoi, l'on veut clore les débats quand il n'y a cu ni dépositions de témoins, ni réquisitoires, ni plaidoiries ! Le jury s'éclipse, puis revient avec l'attestation qu'on lui impose. Aussitôt les accusés se dressent, débordants d'insultes. La salle entière est debout. Desmoulins déchire le mémoire qu'il a préparé et en jette les morceaux à la tête de Fouquier-Tinville. D'autres lancent aux juges des boulettes de pain. Dans ce désordre on entend Danton qui crie:
- Jugés sans être entendus ! Point de délibération !... Nous avons assez vécu pour nous endormir dans la gloire !
Fouquier fait aussitôt décider par le Tribunal que, contrairement à la loi, « en raison de l'indécence des prévenus », le verdict et le jugement seront prononcés hors de leur présence. Ils résistent avec une vigueur désespérée. Il faut trois gendarmes pour arracher Desmoulins à son banc. Danton vocifère encore, mais le bruit est tel qu'on ne l'entend plus...
Fabre d'Eglantine - portrait anonyme - Musée de Versailles
De nouveau le jury s'est retiré. Bien que composé « de gens sûrs », Ces scènes pathétiques l'ont remué. Le voyant faiblir, Vadier et ses acolytes l'exhortent, le flattent, le menacent. Le procès est tout politique. Il s'agit de choisir entre Robespierre et Danton. « L'opinion, répète David, a déjà choisi, elle a déjà jugé. » Pour abattre les dernières résistances, Herruan et Fouquier communiquent « une pièce secrète, une lettre venue de l'étranger et saisie chez Danton ». Encore un faux peut-être, en tout cas, il sert. Les jurés se rendent. Leur président, Trinchard, en rentrant dans la salle, crie au greffier: «Les scélérats vont périr !» Et il prononce le verdict. Tous les prévenus, sauf Lhuillier, sont déclarés coupables de conspiration côntre la représentation nationale, en vue de rétablir la monarchie. Le tribunal rend alors son jugement de mort.
L'arrêt, inique dans le fond comme dans la forme, est signifié aux condamnés à la Conciergene « entre les deux guichets de la prison ». Sa lecture est hachée de protestations : « Qu'on nous conduise tout de suite à la guillotine ! dit Danton. Ce jugement, je ne veux pas l'écouter, je crache dessus. » Puis il se tait. Desmoulins sanglote. L'aboyeur de Septembre devenu le coryphée de la démence n'est plus qu'un haillon humain. Il dégoûte les autres qui se détournent et parlent entre eux d'un air d'indifférence.
Danton a réclamé la guillotine; il n'attendra guère. Sanson arrive presque aussitôt. « Gros gibier aujourd'hui ! » dit en riant le gendarme qui l'introduit près des condamnés. Tandis qu'on lui coupe les cheveux, Fabre d'Eglantine se lamente, homme de lettres jusqu'au bout, sur la comédie saisie dans ses papiers et que ce voleur de Collot d'Herbois pourrait bien faire jouer comme étant sienne. Des-moulins se débat sur sa chaise et gémit : «Ma Lucile, mon enfant ! » Lacroix est abattu. Chabot baisse la tête. Hérault de Séchelles reste calme. Philippeaux et Westermann gardent leur sang-froid. Danton lâche de gros mots...
Portefeuille de Fabre d'Eglantine - collection particulière
Du greffe, malgré l'épaisseur des murs, on entend le bruit de nombreux pas, le piétinement des chevaux qui traînent les charrettes, le cliquetis des sabres de l'escorte. A quatre heures, les deux voitures, pleines, sortent de la cour du Mai. Danton est monté dans la première avec Camille et Hérault. Desmoulins, les mains liées, se débat si furieusement qu'il arrache ses habits, sa chemise, a bientôt le torse nu. Il hurle : « Peuple, on te trompe ! On massacre tes défenseurs ! » Il supplie aussi : « Je suis le premier apôtre de la Liberté, me laisserez-vous assassiner? » Danton le morigène comme un enfant : « Reste donc tranquille ! Penses-tu attendrir cette vile canaille ? » Même a' ce moment, il doit garder quelque illusion. Son ami Brune, qu'il sait aux alentours, a juré de le sauver ou de périr. Et Legendre, Fréron, au dernier moment pourraient agir... Puis il secoue sa crinière. Et comme Fabre d'Eglantine regrette toujours ses beaux vers, il pouffe de rire : « Des vers, avant huit jours ta en feras ! »
Ce jour est si lumineux, si tiède, qu'on le prendrait pour un jour d'été. Dans le poudroiement du soleil, lentes, les charrettes suivent les quais et la rue Saint-Honoré. Au café de la Régence où ils ont fait naguère de franches lippées, Danton aperçoit David qui, un carton sur les genoux, le « croque » au passage. Tordant sa lippe, il le frappe d'un seul mot « Valet ! » Le peintre en restera muet longtemps. Devant la maison Duplay dont la porte et les fenêtres sont closes, qui semble une tombe, et où Danton devine que Robespierre rôde, épiant derrière les volets, il crie, la haine lui soufflant des mots prophétiques.
- C'est en vain que tu te caches, Robespierre ! Tu me suivras ! Ta maison sera rasée, on y sèmera du sel !
Sur la place de la Révolution un enfant charrettes. Le secrétaire des Frey, Diedrichsen monte le premier les dix marches de l'échafaud, puis Delaunay, Bazire, Fabre, Lacroix... A celui-ci, pour adieu, Danton dit :
- Mon ami, si dans le pays où nous allons il se fait des révolutions, crois-moi, ne nous en mêlons pas.
Camille meurt, hagard. Quand vient son tour, Hérault regarde une fenêtre du Garde-meuble où une petite main fait un signe d'adieu. Il veut embrasser Danton. Le bourreau pressé les sépare :
- Tu es donc plus cruel que la mort ? dit Danton. Tu n'empêcheras pas nos têtes de s'embrasser dans le panier.
Le dernier, il monte le degré gluant. Les rayons presque horizontaux du soleil découpe son athlétique silhouette qui reste un instant immobile sur l'échafaud. Il s'attendrit en songeant à sa femme « Ma bien-aimée, je ne la verrai donc plus ! » Mais il murmure aussitôt «Allons, Danton, pas de faiblesse » Et reprenant stature et voix ne se glisserait pas. Les condamnés descendent des souveraines, il commande à l'exécuteur: « Tu montreras ma tête au peuple, elle est bonne à voir ». Sanson lui obéit. Il saisit sa tête par les cheveux et la brandit aux quatre coins de l'échafaud.
« Vive la République ! » crie la foule dans la nuit qui vient.
Les anciens cimetières ne suffisant plus, on en a ouvert un autre à Monceaux. On y charrie les quinze cadavres dépouillés. Lhuillier fera le seizième. Pour ne pas survivre à ses amis, il s'est coupé les veines dans sa prison. Mais ce n'est pas lui que Danton attend... Pour aller vers l'ombre, il réclame un autre compagnon de route, celui qu'il assigna au passage devant sa porte. Attiré. marqué par son cri, Robespierre le rejoindra dans trois mois.
Danton, Fabre d'Eglantine, Des-moulins et leurs compagnons n'ont pas mérité la pitié que certains leur vouent encore et qu'ils refusèrent non seulement à leurs ennemis, mais aux massacrés de Septembre, à Louis XVI, à la reine, àtant d'innocents.
La clémence, ils ne l'ont prônée que pour combattre les Hébettistes et parce qu'ils se sentaient eux-mêmes en croissant péril.
Ils étaient trop souillés pour que pitié, concorde eussent un sens dans leur bouche.
Qu'ils s'affalent donc à leur tout dans le rouge marécage, ces démagogues que seule la crainte a rendus à l'humanité, ce tribun vendu, parfois traversé d'éclairs patriotes capables un instant d'illuminer son égout, cet escroc partagé entre les Muses et les affaires, ce journaliste couard qui a bégayé sa mort comme il avait bégayé sa vie, qu'ils s'enfoncent dans le repli du temps avec leur bande d'aigrefins et d'espions.
On essaiera plus tard de leur élever des statues.
Mais on n'a pu les pétrir que de leur boue; au premier rayon qui les frappe, elles s'effritent et retournent à la poussière.